Disciples-missionnaires à l’école du pape François

12 septembre 2017

Bloc-Notes, septembre 2017

Quand Jésus a choisi ses disciples, “les a faits, fabriqués” comme l’écrit saint Marc, il l’a fait pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer prêcher avec le pouvoir de libérer l’homme de toutes les forces qui pouvaient le retenir captif. Quand le pape François nous invite tous à devenir des disciples-missionnaires, il ne fait rien d’autre que de nous inviter à revenir à l’Évangile et à le mettre en pratique. 


Pour cela, il nous faut tout d’abord “être avec Jésus”, apprendre à vivre dans son intimité, à vivre à sa manière, à aimer à sa façon, à acquérir les réflexes qui étaient les siens. En un mot, il nous faut apprendre à vivre en lui, à vivre en Christ, mais n’ayez pas peur, l’Esprit est là auprès de nous pour venir à notre secours et nous prendre par la main pour nous conduire d’instant en instant dans cette intimité en Christ. Nous serons alors émerveillés par cette vie nouvelle qui va déployer en nous des énergies insoupçonnées.

Ensuite, nous devons mettre en œuvre ce que Jésus lui-même nous a dit au lendemain de sa résurrection : « Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint, et vous serez mes témoins par toute votre vie. » Pour vous en convaincre, vous pouvez relire les premiers chapitres des Actes des apôtres et découvrir comment Pierre, Jacques, Jean et les autres, des hommes comme vous et moi ont témoignés de tout ce que Jésus avait fait pour eux au point que des multitudes venaient leur demander : « Que devons-nous faire pour devenir chrétien ? Pour vivre à la manière des chrétiens ? » En quelques années le groupe des disciples était devenu une multitude avec deux mots pour la définir : une fraternité, une communion. Leur vie reposait sur quatre fondamentaux : la fidélité à la Parole de Dieu, ils s’en nourrissaient chaque jour ; la communion fraternelle, ils rayonnaient la joie de vivre en frères ; la fraction du pain, l’eucharistie nourrissait leur vie de chrétien et leur permettait d’en déployer toutes les virtualités ; enfin, la prière au souffle de l’Esprit habitait leur vie. Ils vivaient comme tout le monde, mais leur vie était habitée par un amour, celui de Jésus et cela se voyait à travers tout ce qu’ils faisaient jusque dans les plus petites choses.

Aujourd’hui, chacun de nous peut et doit s’interroger : est-ce que je vis dans l’intimité de Jésus ? Est-ce que je témoigne de lui à travers toute ma vie ? Tout en sachant qu’il est impossible d’y arriver sans se laisser habiter et conduire par l’Esprit Saint.

Cependant, le pape François nous invite à aller plus loin encore et à vivre une véritable conversion pastorale, mais de quoi s’agit-il ? Pour le comprendre, il nous faut relire la rencontre de Jésus avec les disciples d’Emmaüs : Jésus rejoint deux hommes qui faisaient route, tout tristes, ils rentraient chez eux sans savoir ce qu’ils allaient devenir. Ensuite, il marche à leurs côtés sans rien dire, mais dans son cœur vibre tout l’amour qu’il a pour chacun d’eux, la compassion habite son cœur et mystérieusement rejoint ces hommes. Au bout d’un moment, il leur demande : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Il perçoit leur tristesse, leur désarroi et il les écoute avec tout son amour divin, sa miséricorde déborde de son cœur transpercé pour les envelopper, alors même qu’ils lui disent qu’ils ne savent plus où ils en sont. Cette écoute rayonnante de la compassion de l’Esprit Saint fait son œuvre dans leur cœur qui devient tout brûlant. Alors seulement, le Ressuscité peut prendre la parole et les aide à entrer dans le projet de Dieu et dans sa réalisation en lui, à travers tout ce qui vient de se passer : la passion, la Croix et la mort de Jésus, sa mise au tombeau et tout ce qui s’est passé au matin de Pâque, le tombeau vide, l’incrédulité de tous et le Ressuscité qui vient leur dire : « La Paix soit avec vous ! » Oui, il est vivant, il est passé de ce monde à son Père pour nous entraîner avec lui et en lui vers une vie nouvelle. Le soir venu, il restera avec eux jusqu’au moment de la fraction du pain et alors il n’aura plus de raison de rester auprès d’eux, car ils auront compris que désormais c’est dans l’eucharistie qu’ils le retrouveront pour ne faire plus qu’un avec lui.

Essayons de comprendre ce que nous demande le pape François : il nous demande d’opérer dans nos vies une véritable révolution copernicienne !


Commençons par laisser de côté toutes nos certitudes, nos règles canoniques, quelques exemples : “Quand je reçois des divorcés remariés, je me dois de leur dire qu’ils ne peuvent pas communier. Quand je reçois deux homosexuels qui viennent me demander une bénédiction, je commence par leur dire que cela est impensable. Quand je rencontre une prostituée, je commence par condamner sa vie dissolue. Quand je parle avec un industriel qui nous vend des vêtements à des prix défiant toute concurrence parce qu’il fait travailler au Vietnam ou au Bengladesh une main-d’œuvre réduite à l’esclavage, je le condamne pour une faute qui pour moi est une des plus graves qui soit et je pourrais continuer mon catalogue. Mais attention, le pape ne nous demande pas pour autant à renoncer à ce que l’Église nous demande, il nous demande de changer de comportement, de commencer toujours par accueillir l’autre avec tout l’amour qui est celui de Jésus.
Nous devons d’abord ne pas rester enfermer dans nos Églises, nos sacristies ou nos presbytères, nous devons rejoindre nos frères jusqu’aux périphéries extrêmes de notre monde d’aujourd’hui. Nous devons ensuite cheminer avec eux le cœur rempli de la compassion de Dieu au souffle de l’Esprit. Après cela, nous avons à écouter avec le cœur toujours rempli de la compassion de Dieu. A partir de là, nous allons pouvoir leur témoigner de l’amour fou de Dieu pour nous tous, les inviter à cheminer eux-aussi sur le chemin de l’Amour. Tout cela prendra du temps, mais là nous sommes vraiment au cœur du mystère de l’Église qui n’est autre qu’un immense “hôpital de campagne” où tous les blessés de la vie que nous sommes tous ont leur place pour laisser la tendresse de Dieu les envelopper, les guérir et les renouveler. Les soins demanderont du temps, il faudra toute la patience de l’Esprit Saint !

Il n’y a pas d’Église de “purs”, mais il y a l’Église, le Corps du Christ formé de tous les paumés, les pécheurs que nous sommes tous. Et dès le début de l’Évangile Jésus nous a tous invités à une convivialité de table avec Lui durant laquelle sa Parole et son Corps partagés vont comme un baume opérer une guérison, et nous permettre de nous laisser transfigurer en Lui. A la femme adultère, il dira : « Moi non plus, je ne te condamne pas, va et désormais, ne pèche plus ! » Et au possédé de Gérasa qui aurait voulu rester avec lui, il dira : « Non, mais va chez les tiens et témoigne auprès d’eux de tout ce que Dieu a fait pour toi dans sa miséricorde ». Littéralement, il aurait fallu traduire : “témoigne de la manière dont Dieu t’a miséricordié”.

Aujourd’hui encore, si nous avons ainsi cheminé avec nos frères en vérité sur le chemin de l’amour, de l’amitié, de la compassion, en prenant le temps nécessaire, nous pourrons conduire nos frères à découvrir et à entrer dans la logique de la miséricorde et de la compassion de Dieu. Alors, ils pourront à leur tour entendre en vérité les paroles de Pierre au jour de la Pentecôte : « Quittez cette génération pervertie, convertissez-vous, et laissez l’Esprit Saint vous habiter et faire de vous les disciples missionnaires de Jésus ! » La joie de Dieu nous envahira tous, signe de la présence de l’Esprit Saint qui, avec toute sa patience divine, construit de jour en jour le Corps du Christ à partir du terreau que nous sommes, des êtres abimés, défigurés, désarticulés par le péché. Mais, en partant de là, il peut permettre au projet du Père de se réaliser : l’Église dans sa réalité tout à la fois la plus humble, mais la plus sainte, sainte de la sainteté de Dieu.
Durant cette année pastorale qui commence, je vous invite tous à réaliser ce programme de vie qui n’est autre que l’Évangile pris au sérieux et ensemble nous vivrons des choses merveilleuses au rythme de l’Esprit Saint.



+ Jean-Pierre Cattenoz, archevêque d’Avignon