Faire route avec Marie et Joseph

7 décembre 2015

Joseph et Marie quittent Nazareth, ils laissent tout sans savoir quand ils seront de retour. Les ordres sont les ordres ; l’empereur de Rome a décidé l’organisation d’un recensement et ils doivent aller se faire recenser à Bethléem en Judée, leur village d’origine. Tout en prenant la route, Joseph se souvient de ses ancêtres ; lui, le charpentier, il est de la famille de David et il aime à faire mémoire de cette grande famille qui a commencé avec Abraham qui sortait d’Ur en Chaldée. Dieu lui avait dit : « Va, là où moi je te conduirai ! » Abraham avait obéi tout au long de sa vie, il avait marché humblement avec son Dieu. Joseph aussi est habité par ce désir de se laisser conduire par Dieu : obéir à son Seigneur est sa ligne de conduite, sa manière de vivre uni à Dieu, sa manière d’aimer son Dieu.

Marie, elle, chemine en silence, dans un dialogue intime et profond avec l’enfant qu’elle porte en son sein ; elle porte celui qui porte l’univers. Elle ne fait qu’un avec Lui, et l’Esprit Saint la conduit, d’instant en instant, vers la réalisation du grand projet de Dieu. Elle se rappelle encore ce qu’elle avait répondu à l’ange Gabriel : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. » Elle est au service de son Seigneur qu’elle porte en son sein. Quand elle est allée aider sa cousine Élisabeth, elle avait commencé à comprendre sa mission : laisser son enfant répandre l’Esprit Saint partout où elle serait ; sa vieille cousine en avait fait l’expérience : le petit Jean-Baptiste avait tressailli d’allégresse, il s’était mis à danser en tournoyant dans son sein ; il avait perçu la présence divine, elle était la nouvelle arche d’alliance, et sa mère, la vieille Élisabeth avait été remplie de l’Esprit Saint. Tous ses souvenirs remontent dans son cœur alors qu’ils cheminent traversant la Galilée des nations.

Joseph ne pouvait s’empêcher de repenser à sa grande famille, une famille où le meilleur et le pire se côtoyaient. Il pensait à David, l’homme le plus humble que la terre ait porté, et en même temps comment oublier son adultère avec la femme d’Urie devenue sa grand-mère. Tout cela n’est guère recommandable et pourtant Dieu a aimé David et sa miséricorde n’a cessé de le remettre debout. Salomon lui succéda, il désirait une seule chose : la Sagesse “assise auprès de Dieu”. De fait, il reçut la mission de construire le Temple, le signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Malheureusement, il se laissa aller et s’unit à des femmes étrangères, il adopta leurs dieux et l’idolâtrie habita son cœur et transforma sa vie. Cependant, Joseph ne pouvait les condamner ni les uns ni les autres, qui est-il pour les juger ? Il les aime tels qu’ils sont avec toutes leurs limites, car il perçoit en eux l’œuvre de Dieu qui continue à s’accomplir et la réponse des uns et des autres aussi maladroite qu’elle soit, mais qui était déjà un accueil de la grâce. Quand il faisait mémoire de tous ses ancêtres, il découvrait des hommes et des femmes qui cheminaient tant bien que mal, cahin-caha, vers la lumière. Joseph a conscience de tout le mal qui objectivement détruit notre monde, un monde où les ténèbres règnent en maître. En même temps, il découvre au plus profond des uns et des autres une petite flamme, lumière dans les ténèbres qui était source d’espérance et de vie. Dieu était là à l’œuvre et il se réjouissait.

Marie de son côté n’arrête pas de poser son regard sur tous ceux et celles qu’elle croise. Elle ne peut pas percevoir le mal, car son cœur est pur de la pureté de Dieu. Par contre, elle prend sur elle la souffrance qu’elle perçoit dans les cœurs, elle fait sienne la tristesse qu’elle lit sur tant de visages. Sans même le savoir quand son regard se pose sur quelqu’un, l’Esprit Saint rayonne de son cœur et passe à travers elle pour aller visiter celui ou celle qu’elle croise. Elle le sait, elle n’y est pour rien, son humilité et son être immaculé n’offrent aucun obstacle à la grâce de Dieu ; sa joie est à chaque instant de se donner, de donner ce qui ne lui appartient pas, mais elle le perçoit – tout cela vient de Dieu. Elle ne faisait que réfléchir les rayons de l’amour divin qui à travers elle ne cessaient de venir réchauffer notre humanité blessée par le péché.

Depuis des mois, elle percevait la vie qui se développait en son sein ; elle se livrait d’instant en instant à l’emprise de cette vie divine qui ne faisait qu’un avec elle. Elle apprenait à se livrer à l’emprise de l’Esprit jusqu’à ne faire plus qu’un avec Lui.

Marie et Joseph sont de vrais pèlerins en route non seulement vers Bethléem, mais également vers la plénitude de la vie divine. Quand ils arrivent dans la cité de David, personne ne les reçoit, un comble pour un descendant de la famille de David et pourtant c’est bien vrai, il n’y a pas de place pour eux. Mais nous, aujourd’hui, allons-nous les accueillir, y aura-t-il une place pour la Sainte Famille dans notre cœur ? L’enfant devra naître une fois encore dans une mangeoire au fond d’une grotte ou pourra-t-il naître en moi pour me permettre de naître à mon tour à sa propre vie divine. Il me faudra alors adopter les mœurs de Dieu, vivre de sa vie, un apprentissage de toute une vie : apprendre à marcher au pas de Dieu, découvrir sa manière d’être et de vivre.
Alors nous n’en aurons pas fini d’aller de découverte en découverte, car à peine l’enfant né et le recensement terminé, ils doivent fuir de nuit, quitter la Judée et partir sur les routes sans trop savoir où aller sinon vers l’Égypte. Le roi Hérode en veut à l’enfant, il veut le faire mourir, car il lui fait de l’ombre. Ils seront pendant plusieurs années des réfugiés politiques en terre d’Égypte et il faudra une nouvelle intervention divine pour décider de nouveau Joseph à prendre l’enfant et sa mère et à rentrer en terre promise.

Dans l’attente de Noël, ne pourrions-nous pas cheminer avec Joseph et Marie, marcher à leur rythme et leur demander de nous accueillir tout simplement. Avec eux, nous pourrions laisser Marie nous prendre par la main et faire notre éducation pour nous apprendre à vivre au rythme de Dieu, à nous laisser habiter par lui, transformer par lui pour vivre à notre tour à sa manière divine. De son côté, Joseph sera là pour nous apprendre à obéir à l’imprévu de Dieu dans la joie et le silence de l’humilité. Entre pauvres, on est toujours accueillants, faites l’expérience de cette vie de pèlerins, de réfugiés qui n’ont qu’une boussole la présence divine, une présence cachée qui de manière incompréhensible devient lumière pour le chemin. En contemplant Marie et Joseph, en contemplant l’enfant, je ne peux m’empêcher de repenser aux mots que Jésus dira beaucoup plus tard, mais qui déjà prennent vie dans ma vie : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. »

Avignon, le 13 novembre 2015
+ Jean-Pierre Cattenoz, Archevêque