Les sources de la vie

27 mars 2015

Le disciple bien-aimé, arrivé au terme de sa vie, repense à tout ce qu’il a vécu avec son Seigneur et il n’a plus qu’une chose à dire : Dieu est amour ! Il repense encore au soir de la Cène où il s’était penché sur la poitrine de Jésus et avait entendu battre le cœur de Dieu, un cœur débordant d’amour, et le propre de l’amour est de se répandre, de se communiquer, de se donner. Il repense encore au jour de la préparation où l’agneau pascal devait être égorgé ; il était là au pied de la Croix, il avait entendu Jésus dire dans un dernier souffle : « Tout est achevé ». Il l’avait vu incliner la tête et remettre, donner l’Esprit.

L’Esprit qui planait sur le tohu-bohu primitif pour lui donner forme et vie était de nouveau donné au monde pour faire toutes choses nouvelles. L’Esprit allait être le maître d’œuvre, l’artisan de la réalisation du projet du Père.

Alors, le soldat romain s’approcha et d’un coup de lance, il brisa le mur du temple saint et il en sortit de l’eau et du sang, l’eau symbole du baptême, le sang symbole de l’eucharistie, le baptême et l’eucharistie, les sacrements qui font l’Église. De la même manière qu’Ève était née du côté d’Adam endormi, la nouvelle Ève l’Église jaillit du côté du nouvel Adam endormi sur la Croix. L’Esprit allait maintenant pouvoir mettre en œuvre le projet divin, construire le corps du Christ, il allait pouvoir construire l’Église.

Le disciple bien-aimé se rappelle encore ce fameux jour durant la fête des Tentes – c’était le dernier jour, le jour solennel où le grand-prêtre implorait Dieu de donner à son peuple les eaux vives dont il avait besoin - ce jour-là, Jésus debout dans le Temple s’était écrié d’une voix forte : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive celui qui croit en moi ; comme le dit l’Écriture : des fleuves d’eau vive jailliront de son sein ». Dans son Évangile, le disciple bien-aimé avait alors ajouté : « Il parlait de l’Esprit que devait recevoir ceux qui croiraient en lui. » Tout cela s’était réalisé sur la Croix.

Le soldat romain brisa le mur du temple saint et réalisa alors la prophétie d’Ézéchiel. Le prophète avait entrevu une source qui jaillissait de dessous le côté droit du Temple, une petite source qui devenait un torrent infranchissable. Les eaux qui jaillissaient ainsi de dessous le côté droit du Temple apportaient la vie partout où elles se répandaient : le poisson abondait et sur les rives une multitude d’arbres fruitiers poussèrent, ils donnaient une récolte par mois et leurs feuilles servaient de remède à toutes les maladies. Les eaux vives qui jaillissent du cœur transpercé de Jésus ne cessent de couler sur le monde pour nous apporter la vie.

Oui, Dieu est Amour et l’Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. Les sources des eaux vives nous ont apporté la vie dans la grâce baptismale qui nous donne de devenir enfant de Dieu. Jésus l’avait annoncé à Nicodème : « Il te fait naître de nouveau, il te faut naître d’eau et d’Esprit ». Cette nouvelle naissance qui s’opère dans les eaux du baptême se réalise par une véritable greffe de vie divine. Dieu greffe en nous sa propre vie divine, la foi dans l’intelligence, l’amour de charité dans nos capacités d’aimer et l’espérance dans notre mémoire. Ainsi, je nais à la vie divine, je deviens enfant de Dieu et cette vie divine va progressivement déployer toutes ses richesses, toute sa puissance divine sous la conduite de l’Esprit Saint. Ma vie entière devient une histoire d’amour entre Dieu et moi. Comme le dit le prophète Osée, Dieu me mène avec des attaches humaines, avec des liens d’amour. Je suis le nourrisson qu’il soulève contre sa joue et fait sauter sur ses genoux.

Si le baptême me donne de naître à la vie divine, la confirmation qui en est comme le complément va permettre à Dieu de mettre en place au plus profond de mon être ce qui permettra à l’Esprit de pouvoir agir en moi quand il le voudra et comme il le voudra. Pour prendre une image, à ma confirmation, Dieu a fixé en moi comme une grosse parabole qui me permet de capter non pas canal satellite ou TPS, mais Canal Esprit Saint. Ce Canal est merveilleux car il n’y a pas d’abonnement à payer, il est gratuit et il comporte de plus un bouquet de chaînes à l’infini, autant de chaînes que de dons de l’Esprit Saint. Ainsi, si je garde ma parabole bien branchée et bien orientée, alors l’Esprit Saint pourra agir en moi quand il voudra et comme il voudra, il pourra venir au secours de toutes mes faiblesses pour me permettre de vivre et grandir en enfant de Dieu.

Du cœur transpercé de Jésus jaillit également du sang, symbole de l’eucharistie, sommet du mystère de l’Amour, véritable mystère nuptial : le Seigneur se donne à moi pour m’unir à lui, nous ne faisons plus qu’un ! L’eucharistie est vitale pour chacun de nous. Elle me donne d’entrer dans le mémorial de la Pâque, de m’unir au sacrifice de la Croix qui s’actualise pour nous. Elle me donne aussi de faire eucharistie, c’est-à-dire de rendre grâce à Dieu pour toutes ses merveilles et enfin elle me donne de communier tout à la fois au Corps du Christ et à tous mes frères qui sont les membres du corps du Christ. Tout cela est comme baigné par la présence même de l’Époux divin : il est là dans le ministre qui préside l’eucharistie, il est là dans le pain et le vin devenus son corps et son sang, il est là au milieu de l’assemblée réunie en son nom. À chaque eucharistie, à chaque communion, je vis ce mystère nuptial commencé sur la Croix.

Mystérieusement le disciple bien-aimé dans son Évangile ne nous rapporte pas le récit de l’institution de l’eucharistie, mais en lieu et place, il nous donne les deux sources et les deux fruits de toute eucharistie : le lavement des pieds – l’humble loi du service des frères – et le commandement de l’amour – « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Impossible de vivre l’eucharistie sans vivre le commandement de l’amour et sans se mettre humblement au service les uns des autres.

L’Esprit, l’eau et le sang, le baptême, la confirmation et l’eucharistie, les sacrements de l’initiation chrétienne, les sacrements qui jaillissent du cœur débordant d’amour de l’Époux en Croix viennent nous donner de nous unir pleinement à Lui, pour ne faire plus qu’un, mystère d’unité.

Par-delà les mots, dans sa prière pour les Éphésiens, l’apôtre Paul nous conduit jusque dans la plénitude du mystère : « Qu’il daigne selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance, par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, qu’il fasse habiter le Christ en vos cœurs par la foi ; enracinés et fondés dans l’amour, vous aurez ainsi la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu ».

Pour vous aider à entrer dans la profondeur du mystère, n’ayez pas peur d’imiter le disciple bien-aimé, suivez-le jusqu’au pied de la Croix et vous entendrez Jésus vous dire : « Voici ta Mère », et dire à Marie : « Voici ton fils ». Alors comme lui, prenez-là chez vous. Comme une mère, elle vous conduira jusqu’à la plénitude de l’Amour.

+ Jean-Pierre Cattenoz
Archevêque d’Avignon