Nous devons réagir et lutter pour éradiquer de l’Église le fléau de la pédophilie

6 novembre 2018

Bloc-Notes, novembre 2018

Je suis bouleversé devant le nombre de victimes de pédophilie dans notre Église. J’ai envie de pleurer devant toutes ces vies abîmées, blessées au plus profond d’elles-mêmes et pour leur vie entière. Je ne peux m’empêcher de penser à chacun et à chacune, à tous ces enfants ou ces adolescents atteints dans leur chair, dans leur cœur au moment même où ils découvraient Celui qui est source de tout amour.

Comment un homme qui a donné sa vie pour le service du Christ dans l’Église peut-il agir ainsi ? Il s’agit de comportements véritablement monstrueux et le fait qu’il y ait de nombreux pédophiles dans notre société moderne ne vient rien changer au scandale d’évêques, de prêtres ou de séminaristes au comportement criminel qui ont abusé de tant d’enfants ou d’adolescents.

Au moment du génocide du Rwanda, le pape Jean-Paul II avait dit : « Tout homme quel qu’il soit, fut-il prêtre ou évêque, doit rendre compte des actes qu’il a commis ». Il en est de même devant des actes de pédophilie. Leurs auteurs doivent en rendre compte devant la justice de leur pays.

Aujourd’hui et depuis quinze ans, quand j’apprends que tel prêtre ou telle personne dans l’Église a commis des actes que la justice de mon pays pourrait qualifier de criminels ou de pédophiles, je prends un temps pour vérifier la justesse des allégations, puis je demande un rendez-vous au Procureur de la République d’Avignon et je vais le voir avec une lettre précisant les faits dont j’ai connaissance pour qu’il y ait une trace écrite. En même temps, je demande au prêtre ou à la personne en question de cesser immédiatement son ministère ou service dans l’Église en attendant que la justice se soit prononcée. En même temps, je fais un courrier à la Congrégation de la doctrine de la foi pour leur donner connaissance des faits dont j’ai eu connaissance et en réponse ils me donnent la marche à suivre.

La question se pose cependant de savoir que faire lorsque les faits en question au terme de l’enquête apparaissent comme prescrits au regard du droit. Un prêtre qui a commis des actes très graves mais prescrits au terme du droit civil, peut-il continuer à exercer un ministère sacerdotal ? Personnellement je ne le pense pas, car le scandale demeure et aux yeux des victimes et au regard de la gravité des faits. Je pense à un cas précis où le fait qu’un religieux continue à célébrer et à vivre son ministère est un scandale pour les nombreuses victimes dont il a abusé. En même temps, je ne peux que me soumettre aux sentences romaines, ou à celles des tribunaux des officialités.

L’Église est blessée au plus profond d’elle-même et elle se doit de communier à la souffrance de toutes les victimes dont la vie est brisée à tout jamais et en même temps elle doit réagir pour faire cesser de tels scandales. Elle doit en prendre les moyens.

Nous devons reconnaître notre culpabilité et demander pardon au nom même de ceux qui agissent ainsi sans même arriver à découvrir leur culpabilité et leur responsabilité. L’Église est vraiment un hôpital de campagne où nous sommes tous blessés par de tels agissements et nous portons ensemble une responsabilité collective qui nous invite à demander pardon pour tout ce que nous aurions pu faire et que nous n’avons pas fait. Mais en même temps, il nous faut changer de comportement !

S’il est heureux que nous prenions conscience aujourd’hui du caractère odieux de la pédophilie et que nous soyons décidés à la dénoncer et à réfléchir sur ce que nous pouvons faire dans le cadre de la formation des prêtres et de leur accompagnement pour anticiper de tels actes et permettre aux prêtres de vivre en cohérence avec leur ministère, pendant des décennies, les évêques de France comme ceux d’Allemagne ou d’ailleurs n’avaient pas conscience de ce qui se passait dans notre Église. Devant des actes même répétés de pédophilie, les prêtres en cause étaient déplacés dans leur diocèse ou dans un autre diocèse, ou encore ils étaient envoyés faire des études avant de retrouver une place honorable et souvent en continuant à s’occuper de jeunes. Comment avons-nous pu être aveugles à ce point-là ? Quelle responsabilité pour les évêques ! Mais percevaient-ils les conséquences du drame de la pédophilie sur la vie d’un enfant ? Cela n’enlève rien à l’horreur de ce qu’ont vécu les victimes de tels actes et à l’horreur de ce qu’a vécu l’Église au regard de sa mission.
Notre société elle-même avait-elle conscience il y a 50 ans de la gravité de la pédophilie ? Comment des hommes politiques ont-ils pu écrire qu’ils avaient connu une période pédophile dans leur vie ? Et personne ne leur en demande des comptes !

Un prêtre âgé, aujourd’hui décédé, me racontait qu’au petit séminaire un surveillant avait voulu le prendre pour l’emporter dans son lit ; il avait braillé si fort que celui-ci l’avait laissé tranquille. L’enfant avait tout raconté à ses parents en fin de semaine et le lundi matin, son père est allé trouver le dit surveillant en lui disant : « Si tu touches encore à mon fils, je te casse la gueule ! » Il ne lui était pas venu à l’esprit de prévenir le supérieur ou même la police ou les gendarmes. Autre temps, autre mœurs et en même temps l’horreur reste là. Que faire ?
Beaucoup seront tentés de penser que l’Église est discréditée à tout jamais par de tels scandales. Personnellement, je crois en la miséricorde divine à condition que nous dénoncions de tels comportements et que nous prenions les moyens d’écarter du sacerdoce les auteurs de tels crimes et de vivre une tolérance zéro.
De plus, nous sommes tous invités à reconnaître notre péché et nos manquements si graves, et humblement à travailler concrètement à notre propre conversion et à la conversion de l’Église.


+ Jean-Pierre Cattenoz, archevêque d’Avignon